
Parmi les graves dangers sur les droits et les libertés que fait peser l’accession possible au pouvoir du RN en 2027, le sort accordé à la culture nous inquiète particulièrement. Il faut entendre dans ce “nous” les voix de tous·tes les acteur·rices de ce secteur dynamique, soit plus de 700 000 personnes en France, soutenues et accompagnées depuis des décennies par une politique publique soucieuse de favoriser la liberté de création, de financer l’activité des institutions et des artistes, de donner un cadre politique et économique à l’esprit de création et de réception de ses élans par tous·tes les Français·es. Or, le RN, engagé dans ce qu’il appelle lui-même une “bataille culturelle”, c’est-à-dire une guerre pour l’imposition des idées d’extrême droite dans l’ensemble de la société, a fait de la culture l’enjeu central d’un combat d’arrière-garde.
La Nouvelle Vague n’étant jamais passée par lui, la prochaine restera forcément son ennemie, n’en doutons pas. Si la création artistique ne mobilise pas en soi l’extrême droite – elle semble s’en désintéresser le plus souvent –, elle représente un marqueur identitaire du parti de Jordan Bardella, qui conteste la défense de la création contemporaine en lui substituant une seule obsession : la défense du patrimoine, associée à la célébration d’un roman national folklorisé, détaché de l’histoire réelle et vivante du pays. Ses attaques régulières contre l’art contemporain (les châteaux, c’est mieux !), contre les films d’auteur·rice qui ne feraient pas d’entrées en salle, contre le théâtre public, contre l’audiovisuel public, cible fétichisée, comme l’a illustré ces derniers mois la commission de leur ami rapporteur Charles Alloncle, contre le “gauchisme culturel”, contre la jeune scène pop et rap hexagonale, contre les artistes “woke”, LGBTQIA+ ou autres “islamo-gauchistes”, disent combien sa détestation de la culture structure de manière disséminée et absurde un récit obscurantiste.
Derrière son appel au “redressement moral du pays”, la volonté d’une mise au pas des artistes se dessine clairement. Sa défense répétée de la “culture populaire”, dont nous sommes beaucoup à défendre la légitimité, ne peut se comprendre que dans une acception restrictive et identitaire, mettant les traditions locales et le folklore au cœur d’un projet de civilisation rabougri et réactionnaire.
Mise sous contrôle de la culture, accaparement des médias, baisse des subventions, festivals suspendus, licenciements dans les institutions, centres d’art, compagnies et théâtres, actions culturelles annulées, orientation néolibérale de la création, réécriture d’un récit national éradiquant le multiculturalisme français, célébration démagogique du “vrai goût des gens” comme boussole culturelle et seul critère d’évaluation d’une politique publique, au détriment de la liberté de création… Tous les indices d’une bascule inédite dans l’histoire s’accumulent devant nos yeux impuissants. Contre le rejet de la diversité culturelle, de la liberté des artistes et de leurs moyens de vivre, il nous faut réagir. Car l’avenir de la création en France ne pourra plus être à la hauteur de l’héritage qu’elle nous a laissé, et sans lequel nous ne serions que des citoyen·nes égaré·es et désarmé·es. Jean Vilar nous avait prévenu·es dès les années 1950 : “La culture est une arme qui vaut ce que valent les mains qui la tiennent.” Nous appelons toutes et tous à faire barrage au RN, comme à lutter contre la menace d’extrême-droitisation pesant sur le secteur culturel.

